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Jean-Marie Kassamba : « la presse, les politiques et l’intelligentsia congolaise ont la responsabilité de vulgariser l’histoire de la RDC»
Professionnel des médias, Jean-Marie KASSAMBA s’entretient avec Le Potentiel sur l’organisation des festivités du Cinquantenaire en RDC. Le coordonnateur de la cellule de visibilité de «5 chantiers de la République» pense que le moment est venu, à cette occasion, d’opérer des choix pour faire sortir notre pays de l’état dans lequel il se trouve sur les plans politique, économique et social.
Freddy MULUMBA :Au 30 juin 2010, le Congo va totaliser 50 ans. Quelle lecture faites-vous de 50 ans d’indépendance?
Jean Marie KASSAMBA : Je pense que 50 ans, c’est peu pour se fixer sur l’histoire d’un pays comme le nôtre. Parce que nous avons passé la plus grande partie de notre histoire sous la colonisation, sous l’occupation. Ma lecture à moi est que les 50 ans que nous venons de passer ont été des années des rendez-vous manqués de l’histoire. L’identité d’un peuple a été sous-occupation et sous-exploitation belges. Elle a, en quelque sorte, été libérée provisoirement en 1960 par les Belges qui, du point de vue économique et politique, sont restés présents chez nous. Ils ne nous ont pas laissé le temps de nous approprier de notre histoire et faire l’autocritique de 50 ans.
De mon point de vue, on ne fait pas les choses les plus sérieusement possibles, pour relire avec le colonisateur l’action qui a été la sienne. Parce que le seul leader à rétablir la vérité sur l’identité congolaise a été tué : c’est Patrice-Emery Lumumba. Il a été stoppé. Même Moïse TSHOMBE a été utilisé par les puissances occidentales. Et, Mobutu – ce n’est un secret pour personne – a été l’homme de ceux qui ont exploité le pays depuis longtemps. D’ailleurs, Sarkozy l’a dit dernièrement.
En définitive, maintenant que nous voulons revenir sur l’histoire de notre pays, cette année, il faut que nous soyons lucides. En réalité, il faut que nous fassions l’autocritique en vue de faire le point pour que nous soyons fixés sur ce qui a été fait. Nous sommes libres depuis 50 ans …
F.M : Ce qui est frappant 50 ans après, c’est qu’on voit les petits-fils des anciens colonisateurs revenir en Afrique et nous donner des ordres. L’impression est que le Congolais trouve cela normal. Ne sommes-nous pas encore libérés sur le plan imaginaire ?
JMK : Ce sont les séquelles de la domination. Mais, quelques fois, les victimes refusent de quitter l’état de l’esclavagisme, bien qu’on dise parfois que nous sommes libres. Certains de nos compatriotes se sentent bien ici au Congo parce que lorsqu’on leur dit qu’ils ont un appartement, une maison, un compte en banque, ils sont prêts à livrer les secrets du fonctionnement de leur pays afin d’avoir également des parrains. Ces derniers promettent alors d’assister le pays. Ces compatriotes oublient que les biens matériels qu’ils amassent sont à court terme. Ils sont encore dans cet état d’asservissement mental. Et c’est cet état-là qu’il faut absolument dépasser. Ces petits-fils de colons viennent nous donner parfois des leçons de gestion, de gouvernance, des droits de l’homme, etc. Certains vont même jusqu’à dire que, dans ce pays, il n’y a personne capable d’une telle gestion. Alors, ils s’arrogent de ce droit parce qu’ils trouvent des répondants, des relais. En fait, c’est nous qui devrions nous émanciper.
Comment expliquer qu’après 50 ans après, nous sommes incapables de nourrir notre propre population ?
Quand les colons sont partis, on pensait qu’on allait habiter leurs maisons ou des maisons semblables, se vêtir et vivre comme eux. Pour nos compatriotes, c’est l’état de jouissance comme les colons le faisaient. Cet esprit s’est poursuivi et demeure jusqu’aujourd’hui. Ce qui fait que quand quelqu’un est nommé ministre, PDG ou devient député …, il a tendance à mimer le colon, notamment assumer l’autorité avec une certaine arrogance. On ne voit pas le bien collectif, l’intérêt général. C’est cela qui pose problème.
Quand Lumumba parlait de restituer la dignité à l’homme congolais, c’était exactement cela. Il disait qu’il était maintenant possible de manger, de se faire éduquer et de se faire soigner. C’est donc la possibilité de dire ce que l’on ressent. C’est cela qui est très important. Les gens sont nostalgiques de ce que les Belges étaient. Certains disent qu’à l’époque des Belges, il y avait à manger, à boire…, mais ils ne regardent pas la liberté d’aller et de venir, d’assumer sa culture, par exemple. Je pense que s’appesantir sur cela maintenant, durant cette année, c’est la vraie lecture qu’on puisse faire de 50 ans d’indépendance.
Mais, on ne voit rien. Nous voyons toujours à la télévision des conférences des professeurs au Grand Hôtel de Kinshasa et ça se limite-là et non pas à la base. Est-ce que la population de KINGASANI comprend que l’indépendance du pays a entraîné la mort de Lumumba et Kabila…
C’est pour cela que je dis que nous avons une responsabilité. L’élite, la presse, les politiques et l’intelligentsia congolaise ont cette responsabilité de vulgariser l’histoire, d’expliquer les phénomènes ou ce qui a constitué en quelque sorte la pensée collective. Parce qu’il faut nous expliquer, par exemple, la construction de chemin de fer, le caoutchouc, etc.
On dirait que vous ne voulez pas dire la vérité à notre peuple sinon les parrains vont se fâcher parce que vous avez révelé ce qui s’est passé exactement ...
J’ai dit tout à l’heure que c’est la responsabilité d’une certaine élite mimétiste. La responsabilité de certains compatriotes qui font la continuité de la pensée colonialiste, néo-colonialiste. Aujourd’hui, le capitalisme est associé à cela d’une manière un peu déguisée. Pour ne pas jeter les fleurs au Potentiel à juste titre, votre Journal rappelle ce qu’ a été la nature de l’évolution du Congo et de son histoire. Le Congo n’est pas seulkement les minerais ! C’est aussi les drames qui ont jalonné son histoire. L’exploitation de nos matières premières, par les Belges notamment, a causé énormément de dégâts à l’écosystème et au genre. Il y a eu de déportations pour la présence des ressortissants Luba au Katanga, par exemple. Chauqe fois qu’on découvrait des mines quelque part, on déportait des populations. Il y avait donc des problèmles d’intégration. Et souvent, le colonisateur divisait. Il mettait en confrontation les populations entre elles pour règner. Donc, tout ceci devrait faire l’objet d’une restitution de la part de nos historiens. C’est pour cela qu’en toute liberté, le comité scientifique du cinquantenaire a l’obligation de restituer l’histoire.
Si vous partez en Côte d’Ivoire, par exemple, vous sentez que les gens se préparent pour fêter le Cinquantenaire. Ils font une relecture de l’histoire qu’ils tentent de réecrire. Chez nous, on ne fait que parler à la télé sans même publier des brochures. Et on demande l’argent pour faire le carnaval …
Le chef de l’Etat est très sensible à ces aspects. Et La dimension « communication » est très importante. Et je veux m’impliquer personnellement pour faire ce travail là avec les autres. C’est un appel que je lance à tout le monde d’assumer cette obligation historique. C’est vrai que ce n’est pas seulement une affaire de ceux qui nous gouvernent, une affaire politique, mais c’est notre histoire collective. Ce n’est pas une question de pouvoir, mais celle d’identité. Aujourd’hui, Le Potentiel s’approprie cette mémoire collective. Il le fait par conscience, par responsabilité. Le peuple a droit de savoir ce qui se passe et ce qui s’est passé. Il doit comprendre ce que les autres pensent de lui. Nous subissons, au jour le jour, des pressions pour qu’on ne puisse pas sortir de canaux …
A 50 ans, on est majeur. Et c’est le moment de faire un choix. Aujourd’hui, des pays colonisés par la Belgique, au même titre que nous, nous font la guerre. N’est-il pas le moment de faire le choix des amis ? Si ceux qui ont colonisé changent de camps, on peut aussi faire de même. Mais, on a l’impression que les Congolais naviguent à vue …
Je pense qu’on est en train de sortir de cette léthargie. Il fallait refonder l’Etat, c’est très important. Refonder l’Etat consiste, bien entendu, à regarder d’où nous venons, à analyser là où nous sommes, mais en ayant des outils pour affronter l’avenir. Le choix des partenaires dépend des moyens dont on dispose. Pour affronter ne serait-ce que la sous-région, le Congo avait hier des frontières poreuses, une armée désarticulée, un corps enseignant non encadré et une jeunesse abandonnée à elle-même. Il faut d’abord refonder l’Etat avec des textes et une certaine approche positive de l’avenir. Ne soyons pas pessimistes ! Ayons la lucidité. Et parfois, la manière dont on aborde les choses n’est pas celle-là. Vous avez juste raison de dire qu’on aurait pu faire mieux que ce que l’on fait pour fêter le cinquantenaire. Est-ce que le constat seul suffit ? Je ne pense pas. Il faut passer à l’action. C’est ce qu’on en train de faire.
Mais il faut qu’il y ait des penseurs et des historiens congolais qui écrivent, à l’occasion, l’histoire du Congo au lieu de coordonner une histoire biaisée en oubliant que Léopold II a tué 5 à 6 millions de Congolais. Tout comme demain, on risque d’oublier les 5 à 6 millions de morts fauchés durant la guerre dans l’Est du pays …
C’est pour cela que je disais que la communication doit être offensive, transversale pour qu’il y ait des initiatives de ce genre, que ça soit pour le comité scientifique dont les écrivains doivent publier plusieurs tomes sur l’histoire du Congo. Il faudrait également que des penseurs s’expriment sur la marche de notre pays depuis 50 ans. Tous ces projets sont en cours d’exécution. C’est vrai que la grande majorité n’est pas au courant de cela. C’est ainsi qu’on pense à l’inexistence de ces initiatives. Je pense qu’on devrait être vigilant. C’est ce côté semi-confidentiel de la manière de gérer la société qui fait défaut. On ne doit pas gérer notre société à huit clos. Dès qu’on donne des responsabilités à quelqu’un, il en fait une affaire personnelle ou une source des revenus. Et si cela touche à l’histoire de la République, je pense que, d’un côté, vous avez raison de dire qu’il faut être offensif. Il faut que ceux qui ont des responsabilités soient aussi de meilleurs ambassadeurs de la chose publique. Qu’on ne se limite pas seulement à la communication élitiste mais il faut la vulgarisation au niveau de l’élite, du corps enseignant, des masses populaires. Il ne faut pas qu’il y ait de réjouissances folkloriques.
Dans notre histoire, nous avons connu la traite négrière, l’esclavage et la colonisation. Aujourd’hui, nous connaissons une autre forme de colonisation : le pillage de nos ressources naturelles sur notre propre territoire. Ne voyez-vous pas qu’il est temps de nous investir dans l’éducation et la recherche pour développer la RDC, avec de nouvelles technologies ?
A mon avis, la refondation de l’Etat nous permettra de faire des choix. Lorsque les bases sont jetées comme c’est le cas actuellement, lorsqu’il y a un leadership, comme Joseph Kabila, chacun peut dire ce qu’il en pense. Il y a aujourd’hui des matières sur lesquelles on doit réflechir sincèrement sur le choix technologique. Le Congo est ouvert. Le climat des affaires, notamment l’adhésion à l’Ohada, est incontournable. Parce que les technologies viennent également avec les investissements, un budget conséquent, l’ouverture au monde, et surtout un tissu industriel. Avons-nous une politique industrielle ? C’est la question qu’on doit se poser. Une politique industrielle commence à se mettre en place lorsque le barrage hydroélectrique d’Inga et les chemins de fer, par exemple, sont réhabilités, lorsque nos campagnes et villes sont désenclavées. Et là, on peut utiliser les nouvelles technologies dans la biodiversité, l’agriculture et la transformation parce que nous avons des matières premières. Donc, on n’aura pas de choix. L’avantage est que nous aurons réalisé rapidement un boom technologique avec le transfert des technologies qui viendra des pays asiatiques dont l’Inde, la Chine et la Turquie, par exemple.
Les compatriotes chargés de l’organisation des activités commémoratives du Cinquantenaire, ils ne se contentent que de l’histoire. Ils ne voient pas l’avenir. On se pose dès lors la question de savoir ce que sera l’après Cinquantenaire …
Ça, c’est après. Je pense que le comité de prospective existe déjà, le rapport sera fait au mois de mars 2011. Mais ce rapport sera fait dans un bureau, comme à l’époque de Mobutu. Il devra être fait sur la place publique car c’est une affaire publique et non des individus …
Dans le rapport qui sera fait au mois de mars 2011, on va non seulement se servir du passé et du présent mais surtout de la prospective. Quels sont les choix que nous allons opérer pour faire sortir notre pays de l’état dans lequel il est plongé aujourd’hui ? Cela en termes politique, économique, de choix notamment des partenaires ? Sommes-nous mieux au SADC, à la CEEAC ? Resterons-nous francophone et anglophone en même temps … ? Parce qu’on ne peut continuer à subir les influences sans donner nous-mêmes l’élan. Nous sommes un pays au cœur de l’Afrique, la gachette du continent, comme disait Franz Fanon. Mais il faut enclencher cette gachette à un moment donné de l’histoire. Et je pense qu’en réalité, nous n’avons pas les moyens de nos ambitions que nous devons pas révéler.
Depuis 1960 jusqu’à ce jour, nous ne sommes jamais en paix. Nous avons connu des guerres, beaucoup de rébellions venues de l’extérieur, sauf celle de Mulele. N’est-il pas le moment d’appeler ces grandes puissances pour jouer cartes sur table en leur demandant ce qu’elles veulent ?
Je prends l’exemple de l’Irak qui, avec son pétrole, est une puissance économique. Après le départ de Saddam Hussein à qui les Occidentaux ont fait la guerre, la nouvelle génération des Irakiens ne comprennent pas exactement ce qui intéressent fnalementi les bourreaux de leur ancien président de la République. Ils leur ont autorisé non seulement d’exploiter la manne pétrolière et de leur laisser leur part, mais aussi de leur laisser quand même le temps de refonder leur Etat. Je pense que, d’ici à 2012-2013, les Américains et leurs alliés vont devoir quitter l’Irak.
Oui, mais après avoir pillé…
On nous fait la guerre parce qu’on a quelque chose que les autres n’ont pas. Nous avons des richesses, notamment des minerais, l’eau, la forêt, etc. Eux en ont besoin pour leur développement, leur industrialisation. Nous avons les terres fertiles. On ne nous laissera jamais en paix, même si on se met autour d’une table. C’est la mise en place des gens qu’ils peuvent manipuler qui les intéresse. Maintenant, ils proposent que nous puissions conclure un marché avec eux. Mais, nous, nous voulons un marché gagnant-gagnant qui tienne compte du bien-être de notre population et de ses intérêts.
Lumumba assassiné, tout le monde ne se réfère qu’à lui. Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, personne ne l’a porté dans son cœur. Une fois mort, tout le monde reconnaît ses mérites. N’est-il pas temps que tous ceux qui ont travaillé pour le bien de notre population soient connus. Question de motiver ceux qui sont au pouvoir pour se mettre réellement au service de la population. Afin que celle-ci ait confiance en eux. Car quand un peuple est conscient de ses responsabilités, il est difficile de le manipuler…
Je reviens encore au Potentiel pour dire que c’est ce travail qui est fait par ce journal. Et c’est ce que je suis en train de faire au niveau de la Cellule pour la visibilité de « Cinq chantiers de la République ». Notre peuple a besoin qu’on lui dise la vérité. Lumumba a été tué non pas parce qu’il était le communiste le plus rouge et radical mais parce qu’il disait la vérité. Mzee Kabila a été assassiné parce qu’il voulait, certainement de façon radicale, restituer la dignité de l’homme congolais. C’est en quelque sorte être maître de son destin, de soi-même mais d’une façon un peu radicale. C’est cela qui a motivé les autres à les éliminer assez rapidement.
Aujourd’hui, le réalisme politique renseigne que, non seulement, il faut dire la vérité à la population mais aussi ne pas faire de procès des autres qui nous exploitent. Prenons le temps de travailler sur notre histoire, nos richesses pour répondre aux besoins de notre population. Ce choix est fondamental dans la mesure où le travail que nous faisons vise, dans un premier temps, la conscientisation de la population. On parle de damnés de la terre. Nous avons beaucoup d’atouts que nous ignorons. Il suffit seulement que nous nous approprions de notre histoire. Et les résultats seront meilleurs.
Les Noirs africains ne peuvent-ils pas s’inspirer de la lutte des Noirs américains? Des gens vendus, exploités … ont, aujourd’hui, pris conscience de leur état et sont respectés.
Je crois que cela peut bien nous inspirer. Je prends un exemple : on dit en Lingala : « RDC eloko ya makasi » (NDLR : La RDC est une puissance). C’est un titre anédoctique mais c’est tout cela. La prise de conscience nationale, c’est aussi cela. On croit que l’homme noir ne pense toujours qu’aux BMW (Beer, Money et Women), qu’il n’est bon à rien. Mais on sait pertinemment qu’il y a des génies congolais pour lesquels on connaît la force de travail, la richesse de l’histoire. 50 ans d’indépendance, c’est peu.
Mais nous avons encore suffisamment de temps pour montrer à la face du monde ce de quoi nous sommes capables. Référence faite aux Mandela, Kwamé N’krumah, Lumumba, etc. Les réflexions à mener durant ce Cinquantenaire devront se faire avec avec lucidité et professionnalisme. Ce n’est par le folklore que nous allons nous en sortir.
Le potentiel
Freddy mulumba kabuayi |
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